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L’homo numericus existe-t-il ? Cadre théorique

Australopithèque, homo habilis, homo erectus, homo sapiens, homo sapiens-sapiens et… homo numericus ? Les évolutions technologiques et d’usages caractéristiques de ces vingt dernières années auraient-elles impacté l’être humain de manière suffisamment profonde — sociologiquement, psychologiquement, voire neurologiquement — pour insuffler une nouvelle évolution de l’espèce humaine ? Le sapiens sapiens serait-il devenu un homo numericus ?

Qu’est-ce que l’homme ? Une définition (quasi-)impossible

Mais tout d’abord, qu’est-ce que c’est qu’être humain ? Avec quels outils définir l’humanité ? La biologie, la philosophie, la sociologie, la psychologie, les neurosciences… ? Probablement aucun ou tous en même temps, sans que cela ne nous permette d’aboutir à une définition suffisamment complète.

Ouvrez un dictionnaire à la lettre « H »… Humain, homme… Les définitions semblent inachevées, maladroites. Vous le remarquerez, aucune d’entre elles ne s’attache à tenter de proposer une définition exhaustive du terme.

Ainsi, sur le CNTRL, ladjectif « humain » est défini ainsi : « qui est formé, composé d’hommes. Genre humain ; concentration, race, société humaine. », « Ce qui est humain, qui appartient à l’homme, qui lui est propre. » L’homme, quant à lui, n’est défini que par son appartenance à une espèce en particulier du règne animal.En biologie, il est donc un « mammifère de l’ordre des Primates, seule espèce vivante des Hominidés, caractérisé par son cerveau volumineux, sa station verticale, ses mains préhensiles et par une intelligence douée de facultés d’abstraction, de généralisation, et capable d’engendrer le langage articulé. »

Peut-être que ce qui fait l’humain est justement sa capacité à s’interroger sur son être et sur son devenir, sa perpétuelle tentative de se définir. Biologiquement parlant, la génétique prouve que l’évolution de l’humain ne s’est jamais arrêtée. En sociologie, le constructivisme analyse l’humain en tant que construction sociale jamais achevée, toujours en devenir… En psychologie, Freud propose une double définition de l’homme, lequel est à la fois « homme-machine », mû et motivé physiologiquement, et « homme-social », car il a besoin d’autres personnes pour satisfaire à la fois ses besoins de conservation et ses besoins libidinaux.[1] Le philosophe Nietzsche, quant-à-lui, exhortait ses semblables en proposant la formule « Deviens ce que tu es ! ». Cette dernière, largement reprise depuis, est revisitée par l’anthropologue Jean-Loup Amselle qui propose : « Sois ce que tu deviens ».

Vous l’aurez compris, aucune volonté de ma part de parvenir à définir l’être humain ! Ces différentes manières de dire l’humain sont d’ailleurs volontairement extrêmement hétéroclites… Mon objectif ? Dépasser d’emblée l’idée de l’humanité en tant qu’essence. « L’existence précède l’essence »[2]. En effet, selon Sartre et les existentialistes, l’homme se définit de manière négative, en opposition à ce qui n’est pas lui… Ainsi, « l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et se définit après […] L’homme n’est rien, il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait » [3]. Peut-être que pour penser l’homme en 2021, il faut revenir aux bases — aux contractualistes. Dans sa tentative de peindre l’homme à l’état naturel, Jean-Jacques Rousseau dans son Discours sur l’origine de l’inégalité faisait de la perfectibilité l’une des caractéristiques permettant d’individualiser et de distinguer l’homme de l’animal. La perfectibilité est un néologisme qui met en exergue le fait que la « nature » de l’homme n’est pas fixe. Dès lors, c’est l’évolutivité et la perpétuelle mouvance qui permettent d’établir un clivage métaphysique fort entre animalité et humanité. Si on peut assimiler l’animal à une machine (cf. la théorie de l’animal-machine de Descartes), l’être humain se caractérise par sa volonté libre, laquelle l’entraîne à changer, à évoluer.

L’habitus numérique : une théorisation possible

Dès lors, comment capter l’entièreté de quelque chose qui est en perpétuelle évolution ? Si nous tentions de photographier l’humain en 2021, en cherchant à apercevoir toute sa complexité kaléidoscopique — sans prétendre pouvoir capter le jeu de lumières — est-ce l’homo numericus que nous pourrions entrevoir ?

Numericus. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, on a pris l’habitude de désigner comme « numériques » les données informatiques. Ainsi, l’adjectif « numérique » qualifie une représentation de l’information par des variables discrètes constituées par un nombre fini de valeurs réelles. Se dit, par opposition à l’analogique, de la représentation de données ou de grandeurs physiques au moyen de caractères — des chiffres généralement.[4]

Le numérique n’est ainsi rien d’autre qu’une innovation technique appartenant à l’humain qui façonne fortement son environnement et ses conditions de vie. A la recherche de l’homo numericus, nous partons donc d’une acception exclusivement sociologique du terme numérique. Loin du fantasme du transhumanisme[5], de la vie éternelle ou encore des expériences en laboratoire portées sur les gènes humains — des sujets à part entière qui occupent déjà une place prépondérante dans l’espace public, notamment numérique — notre ambition est moindre ou en tout cas plus réduite.

En effet, le constat est éclatant. Le numérique croise aujourd’hui de nombreux domaines : la physique, l’éducation, la santé, la médecine, l’environnement, les sciences de la vie… autant de disciplines intrinsèquement liées au quotidien de l’humain du XXIe siècle et dont les prouesses et la pratique seraient aujourd’hui inenvisageables sans le numérique. A l’échelle de l’individu, ses usages, son activité, ses loisirs, son quotidien se voient aussi profondément transformés par la digitalisation du monde. Notre hypothèse ? Les évolutions de ces dernières décennies — la miniaturisation des devices, l’hyperconnexion, la data, le flux avec notamment l’avènement de l’ère des médias sociaux — sont des phénomènes susceptibles d’impacter l’individu neurologiquement, psychologiquement et socialement. Le sapiens sapiens serait-il devenu un homo numericus ? Ces constats suffisent-ils pour parler de l’avènement d’une nouvelle « espèce » ?

Mais numericus ne peut se joindre à homo que dans la mesure où nous concevons la révolution numérique comme le résultat direct de la perfectibilité au sens rousseauiste du terme. Ainsi, endogène d’un point de vue purement théorique[6]ou exogène lorsque le qualificatif numérique est conçu en tant qu’attribut non pas de l’humain mais de son environnement — la société numérique –, ce terme nous apparaît inéluctablement incontournable pour réfléchir l’humain en 2021.[7]

Sans pouvoir parler d’une nouvelle espèce au sens génétique du terme, nous proposons un concept hybride permettant de rendre compte de l’ensemble des effets du numérique sur l’humain et sur la société, celui de « habitus numérique ».

Concept de base de la sociologie bourdieusienne, l’habitus est « le produit du travail d’inculcation et d’appropriation nécessaire pour que ces produits de l’histoire collective que sont les structures objectives (e. g.de la langue, de l’économie, etc.) parviennent à se reproduire, sous la forme de dispositions durables, dans tous les organismes (que l’on peut, si l’on veut, appeler individus) durablement soumis aux mêmes conditionnements, donc placés dans les mêmes conditions matérielles d’existences ».[8]Parler d’un habitus numérique revient alors à s’interroger sur les effets du numérique sur la théorie des champs[9]et plus largement sur l’individu en 2021. Le numérique rebat-il les cartes et donne-t-il naissance à un nouveau champ régi par des règles nouvelles agissant et façonnant l’humain, ou ne fait-il que reproduire à l’identique dans ce nouvel espace numérique des logiques sociales préexistantes ?

Pour répondre à cette question et vérifier la validité des concepts comme homo numericus ou l’habitus numérique, il nous semble essentiel de s’atteler à répondre à une nouvelle question : le numérique fait-il réellement émerger une nouvelle culture psychologique qui interroge le social, le politique et l’économique ? Au regard de la complexité et de l’ambition de la question, il s’agira de pistes que nous souhaitons poursuivre au fil de différents articles sur le site Citoyenne éclairée. Stay tuned!

[1]Fromm Erich. « Le modèle de l’homme chez Freud et ses déterminants sociaux » In : L’Homme et la société, N. 13, 1969. Sociologie et philosophie. p. 111–125. http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1969_num_13_1_1230

[2]Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme (1946)

[3]Ibid.

[4]Les progrès des technologies de l’information et de la communication reposent pour l’essentiel sur une innovation technique fondamentale : la numérisation. Dans les systèmes traditionnels — dits analogiques — les signaux (radio, télévisions, etc.) sont véhiculés sous la forme d’ondes électriques continues. Avec la numérisation, ces signaux sont codés comme des suites de nombres, eux-mêmes souvent représentés en système binaire par des groupes de 0 et de 1. Le signal se compose alors d’un ensemble discontinu de nombres : il est devenu un fichier de nature informatique.

[5]Courant de pensée selon lequel les capacités physiques et intellectuelles de l’être humain pourraient être accrues grâce au progrès scientifique et technique. Pour aller plus loin, lire l’excellent papier de The Conversation : Humanisme, posthumanisme, transhumanisme : de quoi parle-t-on exactement ?

[6]Syllogisme : le numérique est l’émanation (résultat direct) de la perfectibilité. La perfectibilité est selon Rousseau l’un des deux attributs qui distinguent l’homme de l’animal. Dès lors, le numérique est une émanation directe de ce qui fait que l’homme est homme. Autrement dit, le numérique est endogène à l’homme.

[7]En effet, à moins de proposer une nouvelle fiction qui cherche à extraire l’individu de son contexte historique pour retenter une nouvelle essentialisation, nous l’avons prouvé, l’humain et son environnement sont intrinsèquement liés ; et il est difficile de rendre intelligible l’un sans réfléchir l’autre.

[8]Bourdieu Pierre, Esquisse d’une théorie de la pratique. Précédé de « Trois études d’ethnologie kabyle ». Librairie Droz, « Travaux de Sciences Sociales », 1972. URL : https://www.cairn.info/esquisse-d-une-theorie-de-la-pratique--9782600041553.htm

[9]La notion de champ est centrale dans la théorie de Pierre Bourdieu. Le champ est un microcosme social relativement autonome à l’intérieur du macrocosme social. Chaque champ (politique, religieux, médical, journalistique, universitaire, juridique, footballistique…) est régi par des règles qui lui sont propres et se caractérise par la poursuite d’une fin spécifique. Ainsi, la loi qui régit le champ artistique (l’art pour l’art) est inverse à celle du champ économique (les affaires sont les affaires). Les enjeux propres à un champ sont illusoires ou insignifiants pour les personnes étrangères au champ : les querelles poétiques ou la lutte d’un journaliste pour l’accès à la Une semblent futiles à un banquier, et les préoccupations d’un banquier sont mesquines pour un artiste ou pour un militant écologique. La logique d’un champ s’institue à l’état incorporé chez les individus engagés dans le champ sous la forme d’un sens du jeu et d’un habitus spécifique.

Editorial and digital strategy consultant with a passion for theater, reading and, more recently, writing!

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